Marseille 16e siècle

Vue de la ville avec la chaine barrant la passe d'entrée du Vieux-Port

En 1423, les troupes du Roi d’Aragon débarquent à Marseille, et incendient la moitié de la ville, emportant avec eux, suprême humiliation, la chaîne qui défendait jusque là l’entrée du Port. Marseille est alors pratiquement ruinée, voyant sa population passer à environ 5 000 habitants. Pourtant, à l’image du dynamisme dont elle saura faire preuve trois siècles plus tard, lors de conditions aussi difficiles avec la Grande Peste de 1720, la ville organise rapidement sa reconstruction démographique. L’étude de cette reconstruction, mais aussi des agents qui y ont participé, permet de mieux comprendre un phénomène qui a, certes, touché toute la Provence, mais qui montre des aspects bien spécifiques à Marseille. C’est à cette époque que s’installent définitivement dans notre ville des familles qui vont en marquer l’histoire et le paysage jusqu’à nos jours. Elle montre aussi que l’immigration marseillaise n’est pas un phénomène apparu avec la Grande Peste de 1720, mais qu’il est, depuis plus longtemps, un élément structurant de la puissance économique de la ville. Après le départ des "Catalans", le pouvoir économique de Marseille, essentiellement représenté par ses activités portuaires, en a pris un sacré coup ! Le commerce est fortement ralenti, et les professions traditionnellement tournées vers la mer, comme les calfats, auffiers et cordiers, maîtres d’ache, manquent paradoxalement autant de main d’œuvre que de travail.

Mais, la spécificité de Marseille est que la ville ne se limite pas à son port : une grande partie de son territoire, le Terroir, est peuplée depuis longtemps par de petits agriculteurs qui participent en partie à l’alimentation de la ville. Il s’agit ici de terres assez ingrates, vouées à la culture traditionnelle méditerranéenne, basée sur la vigne, l’olivier, un peu de blé, et surtout beaucoup de troupeaux ovins et caprins ratissant les collines . Mais, après 1423, ces terres se vident rapidement, soit que ses habitants aient été attirés par les nouvelles possibilités offertes par la perte d’habitants de la ville, soit encore que le dynamisme démographique assez limité depuis les grandes pestes du siècle précédent n’ait pas permis de les peupler efficacement. Or, la plus grande partie de ces terres du terroir marseillais sont placées sous l’autorité des grandes maisons religieuses de la ville, et surtout St Victor et les Carmes. Elles représentent pour ces institutions, avec les dons testamentaires et les donations religieuses, une grande partie des revenus qui leur permettent de tenir leur rang et de remplir leur mission religieuse. Or, il n’est bien entendu pas question pour les bons Pères de renoncer à ces revenus, pas plus qu’il n’est envisageable pour eux de mettre la main au manche de la charrue et de cultiver eux-mêmes ces grands espaces devenus déserts. Il leur faut donc, et très rapidement, attirer les bras qui pourront mettre en valeur leurs domaines.

Il ne s’agit pas d’un phénomène vraiment nouveau : déjà, depuis un siècle, lorsqu’il a fallu repeupler la Provence, les seigneurs des villages ruinés ou vidés de leurs habitants avaient montré la voie, en utilisant la technique du bail emphytéotique qui permettait d’attirer à des conditions financières avantageuses les bras dont ils avaient besoin : les paysans y gagnaient un statut de quasi propriétaires des terres qu’ils exploitaient. On applique aujourd’hui le même principe avec les zones franches destinées à attirer les entreprises : facilités d’installation, impôts réduits pendant quelques années… C’est ainsi que le seigneur de Pontevès, celui de Solliès, ou encore plus à l’Est à Biot ou Vallauris, réussirent à faire venir sur leurs terres des paysans issus de la Ligurie voisine. Ces familles sont aujourd’hui identifiées par les baux et les chartes qui ont été conservés. A Marseille, sans doute parce que l’échelle n’était pas tout à fait la même, les choses ne se sont pas déroulées de façon aussi simple. Les premiers à venir s’installer sur ce terroir désormais vacant sont recrutés en fonction de leur proximité et de leurs compétences. Proximité tout d’abord, en allant puiser dans les villages voisins moins touchés que les autres par la crise démographique : on fait venir la famille CAMOIN, originaire peut-être de Roquevaire, y entretenant tout au moins des liens étroits, la famille VALANTIN, qui vivait à Auriol, la famille CAILLOL, qui était établie un peu plus loin, entre Cuges et Signes. Les terres qu’ils vont exploiter se situent logiquement sur la partie du Terroir orientée vers les villages d’origine de ces nouveaux marseillais : la vallée de l’Huveaune, qui voit apparaître sur ses versants les noyaux villageois de la Valentine, des Caillols, des Camoins. Ainsi, dès les années 1440, les nouveaux arrivés dans le Terroir marseillais laissent une empreinte toponymique qui subsiste aujourd’hui. Il s’agit pour ces premiers arrivants d’une immigration définitive, ainsi que peut en témoigner le nombre important de marseillais portant aujourd’hui ces patronymes. Mais, les relations avec les villages d’origine ne cessent pas, et il n’est pas rare de voir les descendants pendant trois ou quatre générations aller chercher leurs épouses dans les villages d’où étaient originaires leurs ancêtres : les séjours chez les cousins ou les grands parents devaient sans doute être propices aux rapprochements sentimentaux… ou à la réorganisation des terres possédées ! Cependant, le vivier des villages proches est notoirement insuffisant… Compétences ensuite, et je pense ici aux nourriguiers, ces éleveurs pratiquant la transhumance, à qui l’on confiait les troupeaux, et qui étaient payés sur le croît : c’étaient des gens de confiance, qui connaissaient leur métier, les routes et les maladies du bétail, et surtout les relations économiques qui pouvaient retisser les liens souvent rompus entre le bas pays et les hautes terres : on pouvait compter sur eux pour remettre en marche l’économie ovine de Marseille : lait, viande, mais avant tout la laine. La comparaison avec les chauffeurs internationaux d’aujourd’hui est la plus probante : il fallait pouvoir se débrouiller partout ! Ces nourriguiers sont des spécialistes de la montagne : ils en viennent, et se laissent souvent tenter, dès la période 1430-1450, par les offres proposées dans le Terroir marseillais : c’est ainsi que s’installent les OLIVE, venus de Guillaumes, les LIEUTAUD, les MAGALON, les TOACHE, issus de la haute vallée du Var, qui tous, vont faire souche, et quelle souche ! Ils se consacrent tout d’abord à l’élevage, mais deviennent rapidement ménagers. On notera que le traditionnel mouvement Nord-Sud des Gavots ne s’est pas encore véritablement développé : il explosera à la fin du siècle suivant, mais ne fera que suivre un mécanisme déjà déclenché par d’autres. Pourtant, manifestement, ces arrivées ponctuelles ne suffisent pas à relancer la machine économique marseillaise : tout au moins serviront-elles de point d’appui. Car, à partir de 1450, c’est un tout autre phénomène qui apparaît : l’arrivée massive de Ligures, provenant du Val d’Oneglia et de ses alentours immédiats : les registres de notaires de l’époque foisonnent de ces noms de villages qui ont longtemps été inconnus au généalogiste et à l’historien marseillais, et qui ont pour nom : Taggia, Castellaro di Taggia, Prela, Porto Maurizio, Dolceaqua, Dolcedo, et qui sont tous situés dans un demi-cercle de moins de 10 kms de rayon au nord d’Imperia. Il ne s’agit plus ici d’une arrivée de quelques familles, mais d’une véritable émigration organisée : ce sont des familles entières, liées entre-elles au pays, cousines souvent, qui viennent s’installer à Marseille, et qui enfin, lancent le véritable repeuplement marseillais, à une échelle beaucoup plus importante que ce qu’on a pu voir dans les villages de l’est de la Provence qui ont bénéficié du même phénomène. Il devient ahurissant, à tourner les pages des registres anciens des notaires marseillais, de découvrir que plus de la moitié des familles marseillaises de l’époque provenaient d’une si petite surface, située à 250 kms du Vieux Port ! A se demander qui était marseillais au milieu du XVe : moins, beaucoup moins que la moitié de la population de l’époque. Les autres étaient des immigrés de la première voire de la deuxième génération. Il faut donc bien admettre que, d’une telle distance, on ne venait pas informé de la bonne affaire par le bouche à oreille : il fallait bien penser que l’on ne partait pas à l’aventure, que l’on savait où on allait. En cela, l’arrivée des Ligures est très proche structurellement de l’émigration maghrébine actuelle, avec une organisation de l’information, des filières d’accueil, des mariages entre familles ayant déjà des liens au pays, et, pendant quelque temps, l’obligation de régler les problèmes posés par les décès et les successions, aussi bien de ce côté-ci des Alpes que sur la Riviera . Il serait à ce titre intéressant de savoir comment pouvaient transiter les informations entre les deux bords, par quels moyens de transports, pour des affaires qui devaient quand même être importantes, héritages ou procurations par exemple. Rien dans les registres notariés ne montre le cheminement : peut-être dans les archives italiennes… si ces registres notariés anciens existent quelque part.

 Courant migratoire organisé, donc. Mais par qui, et comment ?

Roi René

Le roi René Ier d'Anjou

Il convient, pour mieux comprendre, de se replonger dans la situation politique de l’époque. En 1450, la Provence n’est pas encore française : mais, son autonomie n’en a plus pour très longtemps, tout le monde connaît l’histoire du Roi René. La frontière est donc sur le Var, mais ce n’est pas la frontière avec région Ligure : il y a encore l’épine plantée par le royaume de Savoie, et cet inexpugnable rocher de Monaco. La Ligurie, elle, est plus ou moins contrôlée par la République de Gênes. Plus ou moins, car le long de la côte, quelques terres épiscopales jouent leur propre jeu, les évêchés d’Albenga et de Vintimille, par exemple. Le rôle joué par les grandes familles propriétaires des terres, et parmi elles celle des Doria, et souvent opposées à un pouvoir génois lointain et en difficulté n’est pas non plus à exclure . Pour la République, ces difficultés deviennent au XV° siècle de plus en plus nombreuses . La situation politique de l’époque lui interdit toute possibilité d’expansion, bloquée qu’elle est au Nord par la Lombardie et les prétentions du Royaume de France sur cette région, limitée à l’Est par le pouvoir grandissant des Principautés florentines, elle doit de plus faire face dans le basses vallées à une pression démographique grandissante. Remettons cependant cette pression démographique dans le contexte de l’époque : elle n’existe que par rapport à un matériel et des rendements qui demandaient pour nourrir une famille ou un village des surfaces agricoles bien plus importantes qu’aujourd’hui. La solution est simple : elle est politique et économique : une alliance avec le Roi René peut aider la République. Et il s’avère que les terres du Roi René ont besoin de bras, de beaucoup de bras. La politique provençale étant, après les pertes des territoires napolitains de recentrer son action sur des terres plus proches… C’est ainsi que se met en place cet important transfert de population vers l’Ouest, direction la Provence, et surtout Marseille. On peut donc supposer que c’est en échange d’un appui politique que la République a autorisé ces départs, mais ils n’ont pas pu se faire contre la volonté des populations concernées, qui n’ont pas été vendues : il y avait de telles difficultés économiques dans le Val d’Oneille que ce qui était proposé à Marseille ne pouvait être pire. D’autant qu’on savait, par les premiers partis, que cela valait le coup ! On peut donc parler d’une émigration négociée, nous y reviendrons. Et elle va à l’encontre du parcours généralement admis, qui veut que les migrations suivent la pente la plus forte de l’eau, et donc qu’elles venaient d’en haut : comme l’écrirait F. Braudel, on assiste ici à des mouvements qui ne concernent que… le rez de chaussée ! Peut-on pour autant imaginer des cortèges de familles, partant avec leur balluchon, vers la terre promise marseillaise, au hasard des routes ou sur le pont d’un bateau, et se disant qu’on verrait bien en arrivant ? Ceci paraît bien improbable, bien que dans les différents villages traversés, les possibilités de rencontrer des "pays" et d’utiliser leur assistance ne devaient pas manquer : la solidarité de l’époque était à la mesure des difficultés rencontrées par les gens : dans les deux cas, bien supérieure à celle d’aujourd’hui.

Marseille-saint-victor

 On peut penser qu’existaient de véritables bureaux de recrutement, représentant les intérêts marseillais, ainsi qu’une infrastructure de soutien pendant le voyage, qui avait vraisemblablement lieu par voie terrestre. Seule une structure bien organisée, économiquement et géographiquement pouvait répondre à un tel mouvement. L’abbaye de St Victor, si présente dans l’Est de la Provence, mais aussi sur la Riviera, n’y était peut-être pas étrangère. Mais pas qu’elle : les établissements des Hospitaliers ont sans doute joué leur rôle ! On peut imaginer la préparation de tels courants migratoires, les âpres discussions préludant à des accords sans doute écrits, et dont chaque terme était pesé : on peut même envisager des syndics parlant et négociant au nom de leurs concitoyens, paraphant les conditions de leur départ et de leur future installation : si les registres des notaires de Porto-Maurizio pouvaient être consultables…

Quoi qu’il en soit, l’image de la ruralité marseillaise en est définitivement changée. Rapidement, les familles s’intègrent, et, malgré les mariages économiques passés entre familles alliées, oublient en deux ou trois générations leur origine ligure, mais pas les prénoms : Nicolas, comme Luc, restera très vivace, et laissera souvent deviner des ancêtres venus d’Oneille. La langue est proche, la manière de vivre identique, rapidement, rien de vient différencier le marseillais de souche, ou du moins ce qu’il en reste, des nouveaux arrivés. Ces derniers se sont surtout installés dans le terroir, là où étaient les terres à cultiver : St Julien, Château-Gombert et St Marcel regroupent les plus fortes concentrations, et se transforment en machines à intégrer les générations suivantes : car ce système va perdurer pendant pratiquement un siècle : on voit dans les registres notariés jusqu’en 1600 tester des marseillais qui disent être nés en Riviera. Paradoxalement, des villages voisins comme Allauch, Aubagne ou Auriol, dont les sources notariées assez anciennes permettent la comparaison, n’ont pas bénéficié de cet apport ligure : on voit bien l’arrivée des nourriguiers de la vallée du Var, quelques Gavots ou même quelques Piémontais, mais nulle trace des villages de la Riviera. Ce qui semble bien confirmer la spécificité de l’épisode marseillais. Le résultat est aujourd’hui évident : la courbe des contrats de mariage passés à Marseille entre 1348 et 1727 parue dans la revue Provence-Généalogie est éloquente quant au rebond démographique marseillais : si le XVe siècle est le siècle des fleurs, le XVIe est pour Marseille celui des fruits. Malgré les différents épisodes de pestes qui vont frapper la ville (pour rappel 1480-83, 1525, 1580, 1630), rien ne viendra ralentir l’expansion démographique née d’une immigration pensée et voulue. Même s’il est difficile d’établir des statistiques fiables, il est évident au vu des sources que le repeuplement marseillais n’a pu réussir que par l’exercice d’une immigration de grande ampleur. Ce qui me semble beaucoup plus rare aux yeux de l’historien, est cette concentration géographique très poussée quant à l’origine des migrants. Elle confirme cependant la vieille vocation marseillaise à intégrer, vocation qui ne s’est pas éteinte, même si elle a été ralentie par la crise, de nos jours. En ce sens, toute recherche généalogique sur Marseille doit intégrer le fait que nous venons tous d’ailleurs : seul change le moment, et parfois le lieu d’origine. Admettons le une fois pour toutes, et sachons aujourd’hui accueillir ceux qui seront sans doute les ancêtres de nos petits-enfants !

Les Oneillans Marseillais : ces familles ont été trouvées au moins trois fois :

ALEXY — AMIEL — AMPHOUX — ARNAUD — ASQUIER — AUREILLE — AURENGUE — AYCARD — AYMAR — BELLON — BENSE — BESTAGNE — BOERY — BONAVIE — CAR - CARLES — DUBOUC — DURBEC — FENOUIL — FREZE — GARRIBE — GUERS — ICARD — ISNARD — MABILLY — MOURAILLE — MOURARD — MOUREN — NATTE — NAUD — PAUL — PIN - REBIER — REVEL — RICHELME — RIGOUPHLE — RIGUESSE — SARDOU — SEREN — VINAUD.

Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Auteur : François Barby 2001 - Copyright - Reproduction interdite sans autorisation.