Torpilleur des rues

Lorsque La Seyne (La Seyne-sur-Mer, près de Toulon) devint une cité urbaine, et qu'il fallut procéder chaque jour à l'évacuation des ordures et des vidanges des seaux d'aisance, on vit s'aligner sur les trottoirs devant chaque porte, les poubelles qui voisinaient avec les toupines. C'étaient des véhicules différents qui étaient chargés d'enlever le contenu de ces immondices. Ils ne circulaient pas tous aux mêmes heures et les toupines devaient être sorties juste avant le passage du torpilleur, c'est-à-dire, au petit matin, dès que l'aube pointait. Le ramassage des ordures ménagères s'effectuait au moyen d'un tombereau tiré par un cheval et l'employé affecté à ce travail ingrat, armé d'une énorme pelle plate et d'un balai de bruyère, avait pour tache de vider les poubelles et enlever les petits tas d'ordures accumulés par les balayeurs de rue avant son passage. Le torpilleur, véhicule hippomobile au XIXe siècle, devint un engin motorisé au milieu du XXe siècle. Mais pourquoi l'appelait-on ainsi ? Probablement parce qu'on le fuyait comme un navire aurait fui face à la menace d'une torpille. La puanteur que répandait ce véhicule constituait une telle agression pour les narines qu'on le considérait comme un danger redoutable, surtout quand un piéton devait le croiser. Ce dernier était obligé d'appliquer un mouchoir sur son nez pour tenter de masquer l'odeur. On disait à ce moment là : "Attention, ça torpille !" On comprend aisément pourquoi ! Il arrivait parfois que pour éviter de rencontrer le terrible engin de collecte, des travailleurs ratent volontairement le départ du bateau ou du tramway qui les conduisait à leur atelier ou à leur bureau. Les toupines émaillées, couvertes d'un disque en bois ou en métal, portant un bouton sphérique sur le dessus, permettant de soulever le couvercle, attendaient sagement le passage de l'employé municipal qu'on entendait arriver de loin car il poussait des jurons caractéristiques. Son cheval n'allait jamais à la cadence qu'il aurait voulu qu'il aille. Parfois, des récipients avaient été renversés par des plaisantins, ce qui ajoutait à la colère du vidangeur et provoquait sa mauvaise humeur. Ou alors, des retardataires le hélaient, leur toupine à la main. Il leur répliquait sur un ton agressif     :  

- Vous attendrez demain pour vider votre toupine !  

- Mais j'en ai qu'une moi de toupine. Comment voulez-vous que je fasse    ?  

- Allez la vider vous-même chez Gamel alors !  

Pour la petite histoire, il faut savoir que les Gamel étaient des éleveurs de cochons établis au quartier de Saint-Jean. Propriétaires de vastes terrains agricoles situés entre la route d'Ollioules et l'hôpital, ils recevaient la vidange que l'on y épandait chaque jour. Les émanations qui se mêlaient à celles des porcheries n'avaient pas fait de ce quartier un endroit où l'on aimait flâner. D'où l'expression "Sènté Gamèou" qui signifie "ça sent Gamel" énoncée à chaque fois qu'une odeur nauséabonde s'élevait quelque part. C'était devenu systématique. Ce fameux torpilleur était un tonneau monté sur deux roues et avait une contenance de cinq cents litres environ. Il était coiffé d'un entonnoir volumineux, par lequel l'employé versait le contenu d'un gros seau rempli lui-même par le contenu de plusieurs toupines. Les mêmes gestes inlassablement répétés exigeaient des efforts physiques assez importants. Tous ces transferts ne pouvaient s'effectuer sans éclaboussures, surtout lorsque le mistral soufflait. On comprend pourquoi les passants devaient s'écarter pendant que l'homme effectuait les manipulations nécessaires à ce travail si délicat ! Ce dernier, malgré l'adresse dont il faisait preuve, ne pouvait s'empêcher de mettre ses vêtements dans un état terrible. Son pantalon en velours qui tombait en accordéon sur ses chaussures, son veston boutonné jusqu'au cou, son chapeau de feutre noir, le tout présentait un aspect peu ragoûtant et l'odeur qui s'en dégageait était infecte !

Torpilleur des rues 2

Et quand le gros tonneau que l'on appelait la boute (du provençal "bouta" : tonneau) s'ébranlait sur les pavés disjoints, des giclées du trop-plein s'échappaient par l'entonnoir pour venir s'écraser sur la chaussée. Si le cheval n'avait pas su éviter les trous profonds, le vidangeur furieux l'accablait d'injures. Ensuite les ménagères, les yeux gonflés de sommeil, venaient récupérer leur récipient. On assistait alors à des scènes de rues que nos grand-mères nous racontaient en riant. Ces dames s'approchaient délicatement de la toupine, en prenant garde où elles mettaient leurs pieds, tenant les pans de leur peignoir d'une main, et de l'autre une "escoubette", petit balai terminé par un hérisson de chiendent. Celles qui demeuraient à proximité d'une fontaine, y rinçaient leur toupine sans difficulté. Dans les rues les plus longues, il n'existait qu'un seul point d'eau à une extrémité, les ménagères qui en étaient le plus éloignées apportaient l'eau pour rincer leur toupine de l'intérieur de la maison. Après avoir nettoyé le récipient avec soin, elles le vidaient directement dans le ruisseau où le liquide stagnait pendant plusieurs jours. On imagine facilement alors ce que les rues pouvaient sentir mauvais et de plus les dangers de cette pratique. Cette eau croupie était un véritable foyer d'infections en tous genres !

Source : D'après un texte trouvé sur le site-marius-autran.com et arrangé par moi-même.