Morisques

L'histoire médiévale de la péninsule ibérique est profondément marquée par l'invasion et l'établissement de populations  musulmanes. Cet épisode débuta en l'an 711 lorsque Rariq Ibn Ziyan, lieutenant de l'Ifriquya à Kairoun, débarqua aux environs de Gibraltar à la tête de quelques milliers de soldats. Trois ans plus tard, la conquête de ce territoire était achevée et allait s'en suivre huit siècles de présence musulmane dans al-Andluz. La reconquista, c'est-à-dire, la reconquête par les chrétiens des territoires occupés par les musulmans, allait commencer. Cet épisode de l'histoire de l'Espagne vit sa conclusion au début de 1492 avec l'entrée victorieuse des rois catholiques, Isabelle 1re de Castille et Ferdinand II d'Aragon dans Grenade. Après quoi "le musulman en quelque point de l'Espagne qu'il résidât était vaincu", c'est ainsi que progressivement les cristianos viejos ou vieux chrétiens développèrent la notion limpieza de sangre, pureté de sang, aux dépens des conversos. Ces musulmans convertis sont appelés Morisques, ou dans les textes provençaux : Morisquoux, Granadins, Granatins. Considérés comme hérétiques, ils étaient soupçonnés d'oudir des complots, contre Dieu, la foi, l'Eglise, la couronne d'Espagne et le roi, avec leurs complices barbaresques ou turcs. En 1609, Philippe III, roi d'Espagne, décida de régler leur sort par une expulsion générale. Ils furent chassés d'Espagne par vagues, région par région, de 1609 à 1614. Nombreux sont ceux qui immigrèrent en Barbarie (Maghreb actuel). D'autres abordèrent la terre provençale dès le mois de mars 1610 à partir des ports espagnols ou, le plus souvent de la ville d'Agde après avoir traversé les Pyrénées. Les premiers Morisques à poser le pied sur la terre provençale sont attestés à Marseille dès le 27 mars, à La Ciotat le 28, et à Fréjus le 8 mai. Bernard Vincent rappelle que cette expulsion est "un phénomène massif qui a été ponctué par l'exil de 270 000 à 300 000 personnes". L'historien Pierre Santini évalue le nombre de ceux qui débarquèrent en Provence à plus d'une cinquantaine de milliers. Il faut souligner les conditions particulièrement difficiles de ces voyages sur des navires de 15 à 20 mètres de long, normalement aménagés pour transporter des marchandises, chargés de plusieurs centaines de passagers dont des enfants et des nouveaux nés, dans une promiscuité propice à la propagation des maladies. Vulnérables, ces exilés furent parfois soumis à la malhonnêteté, sinon la crapulerie, des marins qui les transportaient et des administrations portuaires des villes où ils accostaient. La venue de Morisques en Provence, au début du XVIIe siècle, conduisit les administrations royales et provençales à la mise en place de dispositions parfois contradictoires. Dès le 22 février 1610, un arrêt du conseil du roi de France autorisa officiellement les Morisques à entrer dans le royaume et à s'y établir en faisant profession de foi catholique, mais le 15 avril suivant, une ordonnance royale leur interdit le royaume. D'autres mesures suivirent qui aboutirent à l'ordonnance du 3 décembre 1610, faisant défense de les laisser enter "car ils tesmoignent en leur vie et moeurs n'estre point chestiens". Ainsi, à la fin de l'année 1610, le parlement de Provence, demanda à François de Beaumont, consul d'Aix, procureur du pays, de se rendre dans les localités du littoral afin d'oganiser leur embarquement et leur départ du royaume. Du 5 décembre 1610 au 14 mars 1611, celui-ci effectua deux tournées sur la côte provençale jusqu'à Cannes afin de regrouper les Morisques et leur famille qui s'étaient déjà installés dans l'arrière pays afin de les faire repartir en des terres islamisées. En effet, au printemps 1610, certains avaient renoncé à l'établir en Barbarie, car ils avaient été particulièrement éprouvés par leur voyage d'Espagne en Provence. Dès le 16 avril 1610, Robie, consul de Fréjus rapporte au conseil qu'ayant fait un voyage à Marseille, il avait "treuvé y avoyr esté arrivé grande quantité de granatins veneues du païs de Granade". Il proposa d'attendre "les propres mandements et volonté de sa Majesté" et du président du parlement de Provence, pour en faire venir 400 à Fréjus. Il faut souligner que d'autres communautés étaient, elles aussi, en demande de main d'oeuvre comme à Hyères, ou en recherche de familles pour repeupler un terroir comme à Moissac (Moissac-Belevue) où le seigneur Thomas de Lenches, signa un acte d'habitation avec un groupe de Morisques afin qu'ils s'établissent dans ce village. Mais, finalement les Morisques renoncèrent à ce projet et remboursèrent le seigneur. A Fréjus, les archives notariales nous renseignent sur des Morisques, qui très tôt, ont cherché à s'installer. En juin 1611, quelques mois après les tournées de François de Beaumont, prévues pour expulser les Morisques, Marie Mariplo, belle-fille de Rodarigou Allanssou, cordonnier et de Catherine Guiment, fut engagée par Marc-Antoine Villy, marchand, fin de "le servir pour servante en sa maison et autres aferes durant le temps et espasse et jusques ad ce que ladite servante Marie soict dage competant de se marier". On abserve les traces, parfois ténues, des groupes de Morisques qui se sont implantés durablement en Provence. En 1618,une enquête révèle la présence de plus de 300 Morisques à Marseille. Par une lettre patente du 15 juillet 1619, Louis XIII, averti de leur présence dans le royaume, leur donne un mois pour partir. Pourtant, de nombreux Granatrins sont attestés après 1620, à Marseille, à Toulon et ses terroirs voisins, mais aussi à Barjols, Saint-Tropez, Fréjus et La Napoule. Mais à n'en pas douter, les Morisques, dont les archives nous ont révélé le présence, sont l'arbre qui cache la forêt de tous les anonymes, gens de peu dont nous n'avons pas conservé les traces faute de documentation. De nombreux Morisques se sont établis en Provence même si leur nombre est difficile à évaluer précisément. Des mariages mixtes sont apparus progressivement. Les prénoms et patronymes ont été provençalisés et francisés. Il nous reste à découvrir dans les arbres généalogiques des familles de Fréjus et de toute la Provence, les mentions Morisque ou Granatin, qui attestent que nos ancêtres provençaux ont pu être des musulmans convertis venus d'Espagne au début du XVIIe siècle.

Source : Article paru dans le Recueil des conférences du Forum de Généalogie des 22èmes Journées régionales du Cercle Généalogique Midi Provence organisé par le Cercle Généalogique 83 - St Raphaël Septembre 2014. Auteur de l'article : Bernard Romagnan, chercheur associé au Laboratoire d'archéologie médiévale et moderne en Méditerranée.