Amoureux

La lettre d'amour 1771 - Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)

L'histoire ci-après se situe dans l'ambiance galante du XVIIIe siècle. Après l'austérité du siècle de Louis XIV, ce siècle là est un siècle amoureux où sont édités des romans comme Manon Lescaut et où le peintre grassois Jean-Honoré Fragonard peint des tableaux charmants. La ville de Toulon est à cette époque en plein renouveau. Le souvenir funeste de la peste de 1720 qui avait causé 13 000 morts, est loin dans les mémoires. L'arsenal connaît un essor considérable qui est la conséquence des besoins en armement maritime dans une Europe politique instable. Le bagne a été créé en 1748 (voir le lien ci-dessous sur mon article intitulé : Le bagne de Toulon) attirant sur la ville renommée et curiosité. 

Le bagne de Toulon - Passion Provence

Origine du bagne Aujourd'hui, il ne reste plus rien des bâtiments du bagne de Toulon et de son hôpital, construits autrefois sur le quai du Grand Rang qui sépare vieille darse et darse neuve. Touché par les bombardements de 1943-1944, il a été entièrement rasé à la fin de la guerre.

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Des édifices monumentaux sont construits comme la porte de l'arsenal ou encore la tour de l'horloge. Des voies nouvelles sont ouvertes, on nomme les rues, on numérote les maisons, la ville est éclairée la nuit, on bâtit des fontaines dans le but de favoriser l'hygiène publique qui laisse beaucoup à désirer. On crée aussi de beaux et vastes espaces qui dominent la rade et qui sont représentés dans les tableaux de Joseph Vernet. Les promeneurs élégants et les amoureux s'y donnent rendez-vous. Laurent de Pézenas de Bernardy et Rose de Vallavieille font partie de l'aristocratie toulonnaise. Le premier, originaire du Dauphiné, a fait une belle carrière militaire. En effet, fils d'un officier de la marine royale, embarqué à l'âge de dix-sept ans à Toulon aux côtés de Charles-Pierre Claret de Fleurieu, il s'est battu contre les anglais dans la rade des Sablettes en 1759. Devenu capitaine de vaisseau de la flotte royale, onze ans plus tard, il a participé au bombardement de Bizerte et de Sousse en Tunisie aux côtés du comte varois Rafélis de Brovès. A Toulon, il faisait déja figure de héros en s'illustrant dans diverses batailles. Quant à Rose de Vallavieille, née à Toulon en 1754, elle est la fille du procureur du Roi de la ville.

Le port de Toulon par Horace Vernet

"Vue du port de Toulon" par Joseph Vernet

C'est aux beaux jours de l'été 1774, qu'à Toulon on enterra dans les larmes, les prières et les chants religieux, la comtesse Rose de Pézenas de Bernardy. La défunte avait tout juste vingt ans. On pleurait aussi l'enfant qu'elle portait. Le corps fut transporté au cimetière Saint-Lazare et le caveau recouvert de fleurs. La même nuit, la comtesse s'éveillait dans sa tombe...

Lorsque le 26 avril 1774, Laurent de Pézenas de Bernardy avait épousé à Toulon, Rose Louise Marguerite de Vallavieille, tout le monde s'accorda pour dire que c'était bien là un mariage d'amour. La ravissante mariée allait avoir vingt ans, l'époux trente deux.
Le jeune ménage s'était installé dans une confortable maison de la rue Salvator (de nos jours rue des Bonnetières), non loin du port et à deux pas du procureur de Vallavielle. Peu de temps après les épousailles, Madame de Pézenas fut enceinte. Son mari satisfaisait à tous les caprices provoqués par son état. C'est ainsi qu'il lui avait offert de superbes abricots qu'il avait commandés. Ce jour-là, ils déjeunent tous deux en tête à tête et Laurent de Pézenas porte l'un de ces fruits aux lèvres de son épouse. Rose mord dans la chair, savoure le jus du fruit, et tout d'un coup, avale le noyau. Elle pâlit, crispe les mains sur sa gorge, s'étouffe, ne peut plus respirer. Le comte prend peur, se précipite vers elle, elle se débat dans ses bras, ses lèvres sont bleues. Laurent la secoue, lui tape dans le dos, essaie de lui retirer le noyau qui l'étouffe, rien n'y fait. Et le corps de la comtesse s'abandonne peu à peu mollement contre lui... elle est morte ! Lorsque le médecin arrive, il ne peut que constater le décès. En un instant, la vie a basculé passant du bonheur au drame. Laurent est effondré, sa douleur est immense. Il est anéanti, devient fou de douleur. Sa femme est morte avec l'enfant qu'elle portait ! Sa famille se charge des obsèques. Laurent de Pézanas demande que sa femme soit enterrée vêtue de ses plus beaux atours et parée de tous ses bijoux. C'est ainsi qu'on lui met au cou une somptueuse rivière de diamants, que le fossoyeur ne manquera pas de regarder, au moment de la mise en bière... Le tout Toulon était présent aux obsèques de la comtesse dans la cathédrale Sainte-Marie, là ou quatre mois auparavant, on avait célèbré son mariage.

Cathedrale-sainte-Marie

Cathédrale Sainte-Marie à Toulon (Photo internet)

Vers minuit, une silhouette se glissa dans le cimetière, et se dirigea vers le tombeau des Pézenas. L'ouverture du caveau fut dégagée, et à l'aide d'une petite échelle, le fossoyeur pénétra dans le tombeau. Il ouvrit le cercueil et commença son horrible besogne. Il assit la jeune femme afin de pouvoir dégager le fermoir du collier de diamants. Mais, tantôt la morte allait de l'avant à l'arrière et inversement et du coup, il n'arrivait pas à saisir le fermoir. Le croque-mort était étonné de constater que le corps n'avait pas la rigidité des cadavres qu'il avait l'habitude d'enterrer. Cependant, impatienté, il finit par donner un coup de poing dans le dos du cadavre, en lui disant "Tiens-toi droite". Soudain, la morte a comme un hoquet, elle expluse le noyau d'abricot qui obstruait sa trachée, ouvre les yeux, se met à respirer très fort. Le voleur est terrorisé, épouvanté. "Je suis la comtesse de Pézenas, dit la jeune femme. Où suis-je ?"." Conduisez-moi auprès de mon mari je vous prie". Le fossoyeur toujours terrorisé lui explique tout de même qu'elle est au cimetière et qu'il va l'aider à rentrer chez elle. Rose, enceinte et à bout de force, soutenue par le fossoyeur arrive enfin chez elle vers une heure du matin. Le fossoyeur frappe à la porte. Les domestiques sont choqués qu'un étranger se permette de faire un tel tapage devant une maison en deuil, puis enfin, ils reconnaissent leur maitresse et là ils ont la plus grande frayeur de leur vie. Et comment décrire la joie du mari, le premier moment de stupeur passé ?

Par la suite des temps, ils eurent de nombreux enfants. Le premier, celui que la comtesse portait au moment de "sa mort", fut Joseph-François-Xavier. Il naquit le 12 février 1775. Le jour de son baptême, il y avait foule dans la cathédrale, parce que l'histoire avait fait le tour de la ville. Et voilà qu'on le portait sur les fonds baptismaux à présent. Chacun disait : "Voici Monsieur de Pézenas qui fut enterré avant de naître". On parlait aussi beaucoup de la mort apparente de la comtesse, il était question de syncope respiratoire, de léthagie. A cette époque on enterrait rapidement les défunts, les XVIIIe et XIXe siècles abondent de ces récits. A la fin de notre XXe siècle, certains spécialistes en la matière ne prétendent-ils pas que 4% des personnes enterrées sont encore vivantes ? Cela fait froid dans le dos !

Laurent de Pézenas de Bernardy mourut le 6 septembre 1793, fusillé. Rose de Pézenas, de nouveau enceinte, resta veuve à quarante ans. En 1794, elle se réfugia à Pernes (de nos jours Pernes-les-Fontaines), dans le Vaucluse, le village natal de son mari, où on l'arrêta le 14 avril comme ennemie de la Révolution. Le 22, elle fut transférée à Toulon et incarcérée à la prison Sainte-Ursule. Elle avait avec elle ses deux filles de douze et dix ans et deux garçons de six et quatre ans. Elle n'échappera à la mort que grâce à sa grossesse. Rose sera libérée pour accoucher de son dernier fils, Charles-Joseph. L'incroyable histoire de Rose de Vallavieille a été racontée à la fin du XIXe siècle, dans un ouvrage publié à Paris en 1896, par un historien médecin de la marine toulonnaise, Laurent Béranger-Féraud, lequel avait interrogé les descendants des deux familles ainsi que les enfants des témoins. La comtesse Rose de Pézenas finit sa vie à La Seyne-sur-Mer, dans le quartier de l'Evescat, au-dessus de Tamaris, vers les Sablettes. On sait peu de choses sur la fin de sa vie, si ce n'est qu'elle fit oeuvre de charité à l'égard des pauvres de la ville. En mourut en 1829 à l'âge de soixante-quinze ans. Elle avait traversé la Révolution, le Premier et la Second Empire, avait connu une république et le retour de la royauté. On l'enterra dans l'ancien cimetière de la ville. Mais ce ne fut pas sa dernière sépulture. En 1838, un nouveau cimetière fut construit à La Seyne et ses restes y furent transférés. C'est ainsi que la comtesse Rose de Pézenas fut enterrée trois fois.

Tombe

Tombe de la comtesse Rose de Pézenas au cimetière de La Seyne (Photo internet)

On peut voir aujourd'hui sa tombe à l'abandon, près du mur du cimetière. Une simple grille rouillée et une épitaphe qui s'efface avec le temps sont là pour marquer sa présence. Il est gravé entre autre dans la pierre : "Modèle des épouses et des mères, elle fut toujours à l'appui des malheureux". Mais aucune allusion n'est faite à son destin hors du commun. 
Parfois sur sa tombe une ou deux fleurs sont déposées par quelques mains charitables devant tant de misère posthume. Mais qui se souvient encore de l'extraordinaire histoire de la comtesse de Pézenas ? Peu à peu, le temps efface les souvenirs comme les inscriptions sur les monuments funéraires. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui, plus personne ou presque ne raconte l'incroyable histoire de Rose de Vallavieille.

Sources : D'après "La Provence insolite" - Christiane Maréchal - Editions Campanile et le Magazine "Nous" - Supplément du journal Var-matin n°56 - Texte d'André Peyrègne.

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L'Inhumation précipitée - Antoine Wiertz 1854

Complément : La taphophobie

La peur d'être enterré vivant porte un nom : la taphophobie. Elle s'est largement répandue à partir de la Renaissance. Cette peur s'est accrue au XIXe siècle par la prolifération de récits d'épouvante rédigés par des écrivains adeptes du romantisme tels Edgar Allan Poe et par la relation de cas réels rapportés dans les jounaux ou encore des tableaux comme L'inhumation précipitée d'Antoine Wiertz. De nombreux médecins d'alors admettent leurs difficultés à diagnostiquer, avec certitude, un décès dans des cas de catalespsie, léthargie, coma, etc...

Source : Magazine "Nous" - Supplément du journal Var-matin n°56

Complément : Le croque-mort

Le croque-mort ou croquemort est le surnom populairement donné aux employés des pompes funèbres chargés de la mise en bière des défunts et de leur transport au cimetière. Le mot apparaît vers la fin du XVIIIe siècle, juste avant la Révolution. Dans notre imaginaire collectif, le croquemort est un personnage sinistre et lugubre, voire porteur de malheur. Cette image ne correspond plus avec la réalité d'un croque-mort, assistant funéraire. L'origine du nom vient des épidémies de peste au Moyen-Age pendant lesquelles les nombreux morts étaient rassemblés avec des crochets (crocs), ou à une ancienne pratique consistant à mordre l'orteil d'un défunt pour s'assurer de son décès par son manque de réaction, ce terme n'apparaît dans les textes écrits qu'en 1788. Il semble que l'expression signifie que les employés des pompes-funèbres "croquent" (mangent) les morts en leur subtilisant bijoux et valeurs (dont les alliances et les dents en or), avant de les faire disparaître d'abord dans un cercueil puis sous terre. Cette interprétation est à rapprocher du mot sarcophage, cuve destinée à recevoir un cadavre, dont l'étymologie grecque Σαρκοφάγος (sarcos désignant la chair et phagein l'action de manger, dévorer) se traduit littéralement par "mangeur de chairs".

Source : Wikipédia - l'encyclopédie libre

Complément : La mise en bière

La mise en bière, fait de placer un mort dans un cercueil et de l'y enfermer, a une origine étymologique complètement différente de celle de la boisson. Le mot bière dans cette expression est issu du francisque "bëra", civière (XIème siècle). Le Dictionnaire historique de la langue française apporte les précisions suivantes : L'évolution sémantique de ce mot reflète l'histoire sociale du mode d'ensevelissement des cadavres au moyen âge ; du Ve au VIIIe siècle, la coutume était en Europe occidentale et centrale d'enterrer les morts à même le sol, quelquefois sur une planche, très rarement dans un réceptacle. Originellement, bière désigne la civière sur laquelle on portait les malades, les blessés et spécialement les morts, et que l'on abandonnait fréquemment comme couche avec ces derniers. Quand l'usage du cercueil, d'abord réservé aux grands se répandit, bière commença par métonymie à désigner un cercueil en bois (fin XIIe siècle). Avant le XVIe, il abandonna à civière son sens étymologique de brancard tout en le conservant dans certains dialectes de l'Est. Le sens de funérailles est isolé en moyen français, mais également connu de rhéto-roman ; celui du tombeau (XVIe siècle) disparait au début du XVIIe siècle.

Source : Yahoo ! Questions Réponses

Complément : Les pompes funèbres

Le terme "pompes funèbres" date du XVIe siècle : il se compose du mot latin "pompa" qui signifie procession, cortège, ce mot a ensuite été synonyme de luxe, de grand cérémonial, c'est pour cela qu'il s'est retrouvé dans l'expression "en grande pompe" et "pompes funèbres". Ainsi, cette expression a d'abord été employée pour désigner le faste des grandes cérémonies funéraires (notamment au XVIIe), les longs cortèges...
Ce n'est qu'à la fin du XIXe et au XXe siècle que l'enterrement est devenu une charge de la mairie et non plus de la famille, le terme pompes funèbres a donc été employé pour désigner ces entreprises qui ont remplacé le menuisier, les porteurs, les pleureuses, les employés de mairie, le fleuriste... pour proposer une offre "tout en un".

Source : Yahoo ! Questions Réponses